• Notre malaise devant les casseurs

    Le Prince Édouard a enfin fini par reculer devant la colère populaire exprimée par les Gilets jaunes. Mais il aura fallu attendre que les casseurs fassent peur pour qu’un coup de canif soit enfin porté dans la semi-dictature que nous subissons depuis mai 2017.

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    Nous les avons vues, ces images de types manifestement bien entraînés qui cassaient des vitrines de magasins en présence des journalistes et en l’absence (un peu curieuse) des forces de l’ordre, qui investissaient une banque ou essayaient d’attaquer la Bourse, qui saccageaient l’Arc de Triomphe (symbole républicain, ou napoléonien ?), etc. Le sort subi par certaines de ces cibles (je ne parle pas de la supérette Casino scandaleusement attaquée à Saint-Étienne) ne nous faisait pas pleurer. Et –je crois parler au nom de beaucoup de mes compatriotes– il les réjouissait.

    Coupable jouissance

     Je ne crois pas être le seul à être passé devant un radar recouvert d’un sac poubelle, ou peinturluré, ou brûlé, sans avoir éprouvé une secrète et inavouable jouissance, surtout par rapport à ceux d’entre eux qui sont placés à des endroits parfaitement inutiles pour la sécurité mais très utiles pour regonfler les caisses d’un État qui ne nous représente plus (et la fortune des fabricants de ces appareils maudits). Je n’ai pas éprouvé de profonde détresse en voyant qu’on avait saccagé certaines barrières de péage des autoroutes naguère propriétés de l’État et devenues, grâce à Dominique de Villepin, un honteux instrument de racket dans lequel se précipitent davantage, hélas, mes concitoyens condamnés à se traîner à 80 km/h sur les routes normales. Oserai-je le dire : je me suis même reproché de n’avoir pas eu le courage physique d’avoir participé à ces saccages. On sait que certains radars ont été vandalisés par de braves pères de famille quadragénaires qui n’avaient jamais rien cassé : n’est-ce pas le symptôme d’un abus de pouvoir imbécile et aveugle de la part de gouvernants bornés, insensibles et insincères ? Jamais, depuis des décennies, l’autorité publique n’a été autant rejetée parce que, au lieu de punir les coupables, elle brime quotidiennement des gens qui ne sont ni des délinquants ni des assassins.

    Gentils Gilets jaunes

     Je suis allé le 17 novembre sur un barrage des Gilets jaunes. J’avais choisi l’autoroute, dont je préconise et applique le boycott intégral (d’autant plus facile que l’autoroute n’est pas obligatoire ; il faudrait s’inspirer de Martin Luther King et du boycott des bus de Montgomery). J’ai été surpris de trouver beaucoup de gens de mon âge, de ceux qui ont assez vécu pour se souvenir de Mai-68, calmes et déterminés. Le barrage était filtrant, ce qui a permis d’avoir avec les automobilistes et avec la police d’excellents rapports. On se gelait fraternellement et collectivement pour faire supprimer des mesures injustes et très hypocrites, 0% écolos et 100% fiscales.

    Même si, personnellement, je pense que la misère en France est surtout culturelle et spirituelle (le manque de fric, même s’il est réel chez beaucoup de gens, est surtout le symptôme d’un grand vide intérieur), je me sentais solidaire de ce petit peuple auquel j’appartiens. Ayant quitté la campagne pour la ville afin, précisément, de rouler peu, je ne me sens pas directement concerné par ces taxes, mais je les trouve inadmissibles. J’avais fabriqué une pancarte appelant à ne plus prendre les autoroutes et à abolir la limitation de vitesse à 80 km/h qui, pour moi, a été un traumatisme, une sensation d’étouffement et d’oppression que je n’avais jamais ressentie à ce point depuis que je suis né. Voir https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/edouard-m-a-tuer-205725

    Un temps pourri

     Pacifiques, donc, nous l’étions, il y a quelques semaines. Mais le Prince Édouard, tout en répétant en boucle « j’entends bien », était en réalité sourd comme impôts à nos revendications. Le Roi Macron, lui, se tenait discrètement en arrière, en laissant le Prince prendre les coups. Mais personne ne s’y est trompé : c’est bien le tandem qui est l’adversaire à faire capituler ; ce qu’il a commencé à faire hier –et ce n’est qu’un début, continuons le combat.

     Oui, nous étions pacifiques, mais nous avons secrètement eu un sourire gêné devant nos téléviseurs : puisqu’« ils » ne comprennent que la violence, eh bien cette fois, ça va changer. Nous réprouvions ces petites brutes sans âme qui profitaient de la manif pour venir se défouler ; mais ce sont elles –on a honte de le constater– qui ont fait plier le gouvernement, et non la masse des gens de peu, de « ceux qui ne sont rien », qui ont passé des heures, voire des nuits, à se geler et à se tremper sur les barrages. D’habitude, les révoltes ont lieu à la belle saison (1789, 1830, 1871, 1968, mais pas 1848). Pourquoi ce pouvoir n’a-t-il pas mesuré qu’une révolte amorcée et surtout prolongée au moment où le temps devient pourri était le symptôme d’une autre pourriture, et que c’était donc très grave ?

    De l’air !

    Depuis des mois, nous encaissions passivement cadeaux aux riches et taxes soutirées aux pauvres, contrôles techniques tyranniques, brimades, sanctions, règlements, comme un garrot que l’on serre de plus en plus fort, et cela dans un climat de mépris macronien au regard duquel même Sarkozy passerait pour un gentil monarque. Ce pays devenait étouffant, gouverné par de jeunes énarques qui voulaient orgueilleusement balayer « l’ancien monde » en nous en fabriquant un pire. Aujourd’hui, c’est fini. Macron II, s’il reste au pouvoir, ne sera plus jamais comme Macron I. Il se peut hélas que le peuple devienne anarchiquement fou –ce ne serait pas la première fois. Espérons que non. En tous cas, moi, je respire mieux depuis le début de la reculade gouvernementale du 4 décembre 2018. « Ils » voulaient que ça bouge : c’est réussi.

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