La première fois que Bouchra, 30 ans, a pu se baigner dans une piscine publique, c’était l’année dernière, lors de vacances en Malaisie. La seconde fois, c’était ce vendredi, à celle des Dauphins de Grenoble (Isère), à la lisière du quartier de la Villeneuve.

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Accompagnée d’une quinzaine de militants de l’association Alliance citoyenne, Bouchra s’est glissée dans l’eau vêtue de son burkini, ce maillot de bain intégral alliant fuseau, tunique et bonnet dans un tissu adapté. Et ce, malgré l’interdiction de porter une tenue dépassant le coude et le genou établie par le règlement des piscines de la ville.

Une pétition pour modifier le règlement des piscines

Le collectif Alliance citoyenne est né à Grenoble en 2012 pour lutter contre les discriminations et les injustices. Il a depuis essaimé à Aubervilliers et Lyon. La campagne pour les droits civiques des femmes musulmanes est l’un de ses axes. «On a besoin de pouvoir avoir la parole, de parler en notre nom plutôt que ce soit quelqu’un qui le fasse à notre place», résume Bouchra.

Avant de se résoudre à cette baignade à la sauvette, le collectif a recueilli près de 400 signatures réclamant la modification du règlement des piscines. La pétition lui a permis d’obtenir un rendez-vous avec les services de la mairie en septembre dernier. «On ne demande pas un créneau particulier, on veut juste se baigner comme tout le monde, ils étaient prêts à faire évoluer la règle pour l’été 2019, mais ils ont fait volte-face en nous disant que cette décision n’était pas partagée par l’ensemble du conseil municipal», explique Asma, 22 ans.

En mars, la «polémique Decathlon», sur l’éventuelle commercialisation en France d’un hijab de running, a renforcé la détermination des femmes d’Alliance citoyenne (1). «Un peu énervées par le scandale», elles ont organisé en avril un footing à travers Grenoble. «On peut courir sans ce produit, on peut courir sans votre accord, même les femmes musulmanes ont le droit de faire du sport», martèle Taous Hammouti, 40 ans.

«Comment on pose un défibrillateur avec ça ?»

Ce 17 mai, la directrice des sports de la ville, prévenue de l’action du collectif, essaie de barrer l’accès des femmes en burkini aux bassins des Dauphins. Sans succès. La responsable fait son rapport par téléphone au cabinet du maire, «qui ne va pas envoyer la police», précise-t-elle.

Un homme prend à partie l’une des nageuses «couvertes» : «Je trouve ça choquant, on ne sait même pas s’il est propre votre truc.» La réponse fuse : «Et vous, Monsieur, il est propre votre slip ?» Un maître nageur a du mal à contenir sa colère. Son jeune collègue est plus causant : «Je suis mal à l’aise parce que c’est interdit par le règlement et là, aujourd’hui, on nous dit de ne pas l’appliquer.» Il convient que si la règle changeait, il n’aurait rien à redire. Quoique : «S’il y a un accident, comment on pose un défibrillateur avec ça ? Si on nous forme, d’accord. Et puis si je les touche pour les sauver, qu’est-ce qui me dit que je ne vais pas me faire agresser par les hommes qui les accompagnent ?», s’interroge-t-il. Les baigneurs du groupe qui trempe gaiement depuis une heure sont des camarades de lutte. Les copains ou les maris d’Asma, de Bouchra et de Taous ne sont pas à l’initiative de leur plongeon militant. Ce sont elles qui portent le maillot.

Maïté Darnault correspondante à Lyon