Tribune. Personne ne peut dire comment cette histoire de gilets jaunes va se terminer. Une chose est sûre cependant : c’est encore vers les multiples groupes qui forment cette mobilisation inédite qu’il faut se tourner pour savoir ce qui va suivre.

La déflagration provoquée par l’augmentation de la taxation du diesel a en effet pris l’allure d’un grand déballage démocratique. C’est en direct sur les plateaux de télévision et dans les studios de radio que les citoyen·ne·s de tous bords - riches et pauvres, salariés et chômeurs, gouvernants et gouvernés, experts et profanes - se livrent à une enquête collective au sujet de ce qui les réunit et du type de société dans lequel il conviendrait de vivre. Les débats qui s’y enchaînent sans discontinuer depuis un mois tournent surtout autour des mesures de justice qu’il faut prendre pour assurer le respect de l’égalité de tous et toutes.

Dans ce débat, les gilets jaunes prétendent porter la voix du «peuple» sans avoir besoin de le «construire» en l’organisant autour d’une revendication unique ou d’un·e chef·fe qui l’enrégimente à son profit. Ils ont démontré qu’un «peuple» peut exister comme clameur polyphonique et insistante à l’intérieur de laquelle ne se distingue aucun principe d’unité ou d’identité. Cette indistinction est même sa force première : sans jamais rien demander formellement, sans jamais rien négocier en face-à-face, sans jamais hiérarchiser leurs doléances, sans jamais désigner de représentants, les gilets jaunes obtiennent satisfaction à des demandes qu’ils n’ont jamais affichées. La dérobade systématique et le silence buté sont devenus des armes politiques nouvelles dont la mystérieuse efficacité invite à en user et abuser. En répétant : «nous n’avons rien à vous dire» ou «nous sommes déçus», les gilets jaunes répondent au mépris social manifesté par un exécutif habité par l’urgence de son œuvre de «transformation», exprimant de façon brutale et moralisante une position sociale où l’on n’a jamais à se préoccuper de quelques euros en moins, où l’inégalité est de droit, où la déférence des subalternes est requise. C’est bien le ton des gouvernant·e·s, donc autant le contenu de leur discours que leur manière d’être, qui sont l’objet d’un dégoût qui peut dériver en violence.

Un des acquis de cette mobilisation est l’échec de la volonté d’annexion dont elle a fait l’objet de la part de la droite radicale et des groupuscules fascistes. Si la stratégie du chaos suivie par les plus séditieux a été déjouée, c’est que les tenants de la «gauche» se sont rapprochés de ces occupants d’un genre nouveau et, en mettant leurs appartenances en retrait, ont contribué à ce qu’un ordre de revendications politiques (salaires, justice fiscale, démocratie directe, etc.) parvienne à marginaliser les thèmes xénophobes, homophobes et autoritaires qui lui donnaient sa teinte d’origine. Une mobilisation qui se veut apolitique a ainsi permis de retrouver ce que devait être la gauche.

Elle a également inventé l’idée d’un mouvement de protestation intermittent, qui fait des pique-niques locaux en semaine et qui, le samedi, regarde en direct à la télévision la dévastation des Champs-Elysées et des beaux quartiers de Paris. Et tout repart sur le mode bon enfant des campements le dimanche… Les gilets jaunes exploitent habilement deux sentiments : la culpabilité que ressentent les nantis à l’endroit des laissés-pour-compte qu’ils ont oubliés ; et leur condescendance vis-à-vis de ces gens de peu qui s’expriment mal, sont incohérents, formulent des demandes contradictoires, sont aveugles aux réalités du monde moderne, ne connaissent pas les nécessités de la productivité ou négligent le poids de la dette. Cette culpabilité et cette condescendance empêchent le pouvoir de réprimer trop durement ce «petit peuple» et interdit, pour ne pas alimenter l’accusation de mépris, d’affirmer publiquement que ses propositions sont absurdes ou totalement farfelues.

Mais comment ne pas voir que la compréhension et l’indulgence dont bénéficient les gilets jaunes signifient aussi une indifférence totale aux arguments politiques qu’ils avancent. Leurs porte-parole invités sur les plateaux de télé ou de radio sont réduits à ressasser leur «souffrance», après quoi on se tourne vers les politiques et les spécialistes avec un «passons maintenant à la politique» définitif. Comme si les gilets jaunes ne s’étaient pas emparés de la parole politique, en imposant leur langage pour débattre de façon contradictoire et informée des problèmes publics. Voilà bien ce que toutes les élites du vieux monde ont le plus de mal à accepter. Et c’est ce que le Président n’a pas non plus réussi à faire lundi soir, en faisant mine d’enfiler un gilet jaune derrière son bureau à l’Elysée.

Sandra Laugier professeure de philosophie à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne Albert Ogien sociologue